Enlèvement forcé du ressortissant belge qui a inspiré le film Hotel Rwanda : notre pays doit le protéger

Paul Rusesabagina est connu pour avoir abrité et sauvé plus d’un millier de Tutsis et de Hutus modérés au sein de l’Hôtel des Mille Collines dont il assura la direction pendant les premières journées du génocide rwandais, un acte immortalisé par le film « Hôtel Rwanda ». En marge du film, Paul Rusesabigna recontextualisait l’avant et l’après génocide : « Avant le génocide, vivre entre hutus et tutsis était tout à fait possible. Je suis né dans une famille mixte. Des membres de ma famille étaient hutus, d’autres tutsis. Nous parlons tous la même langue… Ce sont surtout les colons qui ont tenté de nous diviser pour mieux régner. Les Allemands ont fait des Tutsis les dirigeants du Rwanda, suscitant la colère des Hutus. Puis les Belges sont arrivés et ont créé des cartes d’identité avec mention « Hutu » ou « Tutsi ». À l’indépendance, dans les années 1960, les Hutus ont pris le pouvoir et les Tutsis se sont enfuis à l’étranger et dans les années 1990 ils ont monté une rébellion pour revenir. »

Devenu par la suite un observateur critique de la reconstruction du pays sous l’égide de Paul Kagame, cette dissension lui valut de faire l’objet d’intimidations croissantes. Il prit alors la décision de quitter le Rwanda pour la Belgique où il fut reconnu réfugié politique en 1996, puis naturalisé en 1999.

Le jeudi 27 août, Paul Rusesabagina s’est rendu en avion depuis Chicago à Dubaï. Paul Rusesabagina n’avait indiqué à aucun des membres de sa famille avoir le projet de se rendre au Rwanda dont il dénonçait le régime et qu’il craignait pour son inimité déclarée à son égard. Et pourtant, d’après les autorités des Émirats arabes unis, un jet Bombardier Challenger 605 de la compagnie GainJet (une compagnie d’aviation de luxe basée à Athènes ayant un bureau au Rwanda) décolla cette même nuit de l’aéroport international Al Maktoum pour atterrir le vendredi 28 au petit matin à Kigali. La police rwandaise n’a reconnu détenir Paul Rusesabagina que le lundi 31 août, disposant donc de lui pendant trois jours en dehors de tout cadre juridique. Les Émirats arabes unis déclarent, eux, ne pas avoir été impliqués dans cette arrestation et ne pas avoir été sollicités pour une extradition. L’ONG Human Rights Watch (HRW) n’hésite donc pas à parler d’une « disparition forcée » et dénonce une violation flagrante du droit international.

Le général Joseph Nzabamwita, Secrétaire Général des services de sécurité et de renseignements du Rwanda, a par ailleurs déclaré que les Etats-Unis et la Belgique avaient coopéré avec le Rwanda dans l’enquête concernant Mr. Rusesabagina. Le général s’est même targué auprès de la presse d’avoir été personnellement félicité par le responsable des renseignements belges pour cette arrestation.

J’ai interrogé en commission l’ex-ministre de la Justice Koen Geens quant à ces déclarations qui me répondait que : « nos services de renseignements ne sont en rien impliqués dans l’arrestation de M. Rusesabagina. Le parquet fédéral me confirme que les autorités judiciaires belges ne sont aucunement intervenues dans son arrestation – ni activement ni passivement. Le parquet fédéral en a été avisé par un appel téléphonique du procureur général du Rwanda en date du dimanche 30 août. Aucune information ne leur a toutefois été fournie quant au pays où l’intéressé avait été arrêté ni quant aux circonstances de cette arrestation. Je peux néanmoins confirmer que ce n’était pas en Belgique. » J’interrogerai prochainement la nouvelle Ministre des Affaires étrangères, Sophie Wilmès, à ce sujet.

Au sujet de la représentation légale de Mr. Rusebagina, nous apprenions récemment que Me Vincent Lurquin, avocat belge spécialisé dans le droit humanitaire, s’est rendu à Kigali dans l’espoir de rencontrer Mr. Rusesabagina en prison. Comme le rapportent plusieurs médias, « dans la procédure rwandaise, c’est du bâtonnier de Kigali que dépendait l’autorisation de rencontrer Paul Rusesabagina. Le bâtonnier de Kigali a adressé une demande d’information au bâtonnier de Bruxelles, lequel a répondu sur tous les points, mais cela n’a pas suffi. Sur un point, Me Vincent Lurquin est parvenu à ce qu’il soit demandé à M. Rusesabagina de désigner par écrit ses avocats. Rejetant ses actuels avocats “qui lui avaient été imposés”, l’intéressé a mentionné Vincent Gareta et Vincent Lurquin. Ce dernier croit avoir obtenu aussi la garantie d’accès à la copie du dossier. »

C’est un premier pas. Au-delà, j’appelle la Belgique à prendre sans délai des mesures pour enquêter sur la légalité de cette arrestation comme de toutes les étapes du procès qui vont s’en suivre, et à signaler, le cas échéant, toute sa réprobation pour des méthodes qui enfreignent tous les traités juridiques auxquels sont astreints les États au niveau international.

Quels que puissent être les conflits de mémoire et les allégations qui entourent la personne de Paul Rusesabagina, chacun.e d’entre nous peut prétendre à un égal respect de ses droits internationaux et à la tenue d’un procès équitable. Aussi, dès lors qu’il existe une suspicion suffisante que ceux-ci sont en péril, il est du devoir de la Belgique d’agir pour s’assurer que ses ressortissants ne soient pas les victimes d’une injustice manifeste. Il en va de Mr. Rusesabagina comme il en irait de chacun.e d’entre nous.